
Au milieu des années 1990, rappelle l’économiste Daniel Cohen, chacun pouvait croire que s'annonçait un processus de croissance long, soutenu, et diffus. Les nouvelles technologies de l'information d'une part, la mondialisation de l'autre, ouvraient de nouvelles perspectives et notamment l'entrée de nouveaux pays, avec en tête la Chine et l'Inde, dans le capitalisme mondial. Tout le monde s'accordait alors pour penser que, globalement, cette nouvelle donne aurait des effets positifs. Bref, un nouveau cycle long, dit de Kondratieff, s'annonçait pour le prochain quart de siècle.
La crise de 2008 l'a démontré avec éclat : ces prévisions étaient totalement fausses. Pourquoi ? L'explication principale réside, selon Daniel Cohen, devant la montée des inégalités qu'a favorisée cette croissance. Les travaux de ses collègues, Thomas Piketty et Emmanuel Saez, ont ainsi montré que les deux tiers de la croissance américaine ont été captés par 1% de la population. La bonne fortune chinoise n'a pas été plus égalitaire, bien au contraire, le pays se situant désormais au quatrième rang mondial en nombre de millionnaires.
Devant ces inégalités croissantes, les populations ont répondu différemment. « La population américaine a répondu à ce décrochage en s'endettant : la montée de l'endettement a bien une source sociale », estime Daniel Cohen.
Les secteurs impossibles à délocaliser
Les Chinois ont, eux, épargné, finançant ainsi les excès américains. « Mais il fallait être bien naïf pour penser que cette complémentarité entre l'endettement américain et l'épargne chinoise, gérée par une complexe ingénieurie financière, pouvait durer ».
D'où la crise. Mais pourquoi ces inégalités se sont-elles accrues ? Constituent-elles une fatalité ? La réponse réside, selon Daniel Cohen, dans le changement de paradigme économique qui s'est effectué grâce à la mondialisation : aujourd'hui, assure-t-il, l'important n'est plus la différence entre emplois agricoles, emplois industriels et emplois tertiaires, comme le croyait Jean Fourastié en 1949**. Mais entre secteurs à rendements constants et secteurs à rendements croissants.
Les premiers sont les emplois traditionnels : qu'il s'agisse de fabriquer une automobile ou de coiffer la population, la demande croissante implique des investissements croissants de façon quasi-proportionnelle. Le taux de profit reste donc à peu près stable. C'est la « vieille » économie. Mais un nombre de plus en plus important de secteurs répond à une autre logique : celle des rendements croissants. Qu'il s'agisse d'inventer un nouveau médicament, un jeu vidéo, un logiciel, ou un concept marketing, le seul investissement vraiment important est celui de la première unité produite. Car le coût de fabrication d'un médicament, par exemple, a énormément baissé, grâce justement à la mondialisation. Le prix des génériques en témoigne ! Le seul coût vraiment déterminant, restant celui des années de R&D qu'il a fallu pour le trouver et prouver son efficacité.
Idem pour un jeu vidéo, ou même pour un produit comme l'Iphone. Pour tous ces produits, les
firmes ont donc un intérêt évident : viser immédiatement le marché mondial pour maximiser leurs profits.
Le coût d'un coiffeur, en revanche, n'a guère baissé. Car le marché de la coiffure reste très local, son prix de production ne fléchit donc pas.
Du coup, la mondialisation provoque une tension entre les secteurs à rendements croissants, et ceux, prisonniers d'un territoire, impossibles à délocaliser, qui restent à rendement constants. Les premiers permettent à leurs concepteurs de récolter les fruits de la mondialisation. Les seconds condamnent en revanche leurs fabricants à des revenus stagnants.
Conclusion de Daniel Cohen : « trouver un marché de l'emploi pertinent revient à lutter contre la tendance du monde contemporain qui est de produire un monde plus inégalitaire que dans le passé.
Avant, existait une complémentarité stratégique entre les différents éléments d'une chaîne économique. Désormais, cette solidarité organique n'existe plus ». Avec, à la clé, un risque accru de précarisation.
Catherine Bernard - Lesinfluences.fr
Interview de Daniel Cohen à l'occasion de la Conférence mondiale des Services Publics pour l'emploi disponible dans la rubrique "En Images"