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EPN : La grande enquête lancée par Radio France a permis de recueillir l’opinion de près de 10 000 auditeurs à s’exprimer sur la réalité de leur vie professionnelle et leurs attentes vis-à-vis du travail. Quelles réflexions ces réponses ont inspirent-elles ?
YVES SCHWARTZ : Tout d’abord, il est important de préciser que ces réponses ne sont pas le fait d’un échantillon représentatif de la population française, mais émanent de la libre expression des auditeurs. Cela n’en demeure pas moins une très belle initiative, permettant de porter sur le devant de la scène une question fondamentale qui passe souvent au deuxième plan, en particulier en ce contexte sensible d’élection : que représente le travail, qu’attend-on de lui ? Ce qui m’a frappé, c’est le débat contradictoire qui apparaît à travers les réponses. D’une part, les auditeurs s’expriment largement sur la dimension négative du travail, en particulier le sentiment de descenseur social qui revient dans les réponses, quels que soient l’âge, le niveau de revenus ou la catégorie socio-professionnelle. Ils évoquent également le désir de changer de travail, ou dans leur travail, et donc de modifier le cadre de leur activité professionnelle.
D’autre part, ils parlent de l’importance du travail dans l’épanouissement personnel, de leur désir de trouver ou retrouver du sens au travail.
EPN : Comment analysez-vous ces contradictions ?
YS : Elles nous renvoient à une double appropriation de la notion même du travail. Deux approches de la question se croisent ainsi de façon confuse : quel travail vivons-nous/quel travail voulons-nous. La première approche correspond à un diagnostic de l’existant qui vise en particulier la société marchande et de droit dans laquelle nous vivons : le principe du travail contre de l’argent, encadré par un dispositif juridique. La deuxième approche porte l’idée d’un travail que l’on souhaite, qui traverse toutes les sociétés humaines, n’est pas forcément calquée sur ce principe marchand, et porte la dimension essentielle de notre humanité. Ce sens élargi du travail transparaît dans la dimension positive des réponses de l’enquête. Près de la moitié des répondants exprime le souhait de stopper la course à la rentabilité, « la gestion à la calculette », et le désir de faire un travail de qualité.
EPN : Vos réflexions sont nourries par l’ergologie, une discipline que vous avez créée il y a 30 ans et que vous enseignez, entre autres, à l’Université de Provence, à Aix. Quelles en sont les fondements ?
YS : Je pratique mon métier de philosophe au prisme de la démarche ergologique, qui s’intéresse aux questions du travail et de ses transformations. Notre approche est d’associer des universitaires et des partenaires du monde du travail pour réfléchir aux évolutions professionnelles et aux mutations qu’elles inspirent. L’ergologie, c’est l’étude de l’activité humaine dans une perspective philosophique plus large en se posant la question suivante : « Comment transforme-t-on notre présent par l’évolution du travail ? » Pour cela, nous étudions le dualisme entre le travail « normé » de nos sociétés marchandes et de droit et les reconstructions individuelles qui passent par des renormalisations permanentes. Ce qui pose la question du savoir sur le travail, dans la mesure où toute activité engendre des reconfigurations. Comment dès lors agir pour une transformation du travail, à partir de quelles connaissances, avec quelles instructions ?
Ces réflexions philosophiques autour de la question du travail sont donc le propre de cette discipline, enseignée au sein d’un département unique en son genre, au sein de l’Université de Provence, qui délivre un master d’ergologie.
Recueilli par Pascale Colisson - Lesinfluences.fr
* Enquête lancée en avril 2011 par Radio France auprès de ses auditeurs et rendue publique fin janvier. L’ensemble des témoignages analysés par le philosophe Yves Schwartz, la sociologue Dominique Méda et le psychiatre Patrick Légeron, sont publiés dans un livre« Quel travail voulons-nous ? » coédité avec les éditions Les Arènes.