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Mardi 19 Juin 2012

La saga des Croque-fruits

Alors que l’économie sociale est un secteur de plus en plus reconnu comme ressources d’emploi et de travail intéressants, on fête les 70 ans d’une coopérative mythique.

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Dans le pot-au-noir de la crise et face aux promesses rugueuses de la rentrée, quelques récits optimistes peuvent avoir leur utilité. Il en est ainsi de la légende de Croque-fruits. Une légende vraie qui s’est passée à une autre époque encore plus troublée et bien plus cruelle, celle de l’Occupation. La revue Feuilleton, sous la plume d’Adrien Bosc, et des dessins de Frédéric Pajak, a eu l’excellente idée d’exhumer ce morceau d’histoire sociale dans un long article passionnant. Les frères Lucien et Sylvain Itkine sont réfugiés dans le Marseille de 1940. Le premier est chimiste, l’autre metteur en scène.

La mouise leur donne une idée. Le chimiste de la fratrie met au point une recette épatante : le « Croque-fruits » est une friandise constituée de dattes et d’amandes broyées, d’éclats de noisettes et de pistaches. « Il faut fabriquer de la nourriture, choisir un produit naturel qui puisse se conserver plusieurs semaines au moins », explique t-il à son frère et au cercle de sept amis désoeuvrés. Tous les ingrédients de sa barre de friandise ont l’avantage de ne pas être encore contingenté. On peut se les procurer sans problème dans un port ouvert sur l’Orient. De plus, les « Croque-fruits » pourront être proposés en vente libre, sans la nécessité de tickets de rationnement. Les coopérateurs acceptent de travailler sans être payés. Pour voir. Sylvain Itkine avance un peu d’argent. On loue un petit local rue des Treize escaliers, entre la Porte d’Aix et la place Marceau. La coopérative fait l’acquisition de quatre machines d’occasion servant à broyer les ingrédients de ces bâtonnets magiques.

« Il est bien entendu que toutes facilités seront accordées à chacun pour augmenter les heures de liberté qui lui sont nécessaires »

Le cinéma des années 30 avait habitué le public aux coopératives ouvrières. C’est ainsi que Jean Renoir sur un scénario de Jacques Prévert, en 1936, dans Le crime de Monsieur Lange, donne l’exemple d’une maison d’édition transformée en coopérative ouvrière prospère. On connaît aussi la guinguette coopérative du duo Vanel-Gabin de La Belle Equipe. Sylvain Itkine avait déjà songé avant-guerre à fonder une coopérative ouvrière théâtrale cette fois, avec un certain Jean-Louis Barrault. Et il a joué lui aussi (un odieux commissaire) dans Le Crime de monsieur Lange.
Cette fois, le metteur en scène a lancé « La coopérative du fruit mordoré » et théorisé le statut, approuvé par la petite bande. Elle constitue pour de vrai et très rapidement un havre pour tous ces artistes en exode et les chômeurs de toutes sortes. Le travail pas très compliqué consiste à broyer, rouler, puis plier et enfin envelopper la friandise dans du papier doré et gaufré à l’enseigne de « Croque-fruits ». La productivité est étonnante : sans se presser, les équipes  réalisent jusqu’à 3 500 barres par jour. La petite société doit embaucher rapidement des commerciaux –auxquels seront versés quelques résistants – qui vendent même ces friandises en zone occupée. Dans son livre de mémoires, l’éditeur José Corti qui fut un familier des Itkine, a conservé des souvenirs enchantés de la petite utopie qui lui semblait être « la solution du poète » face aux noirceurs de l’époque.

Un statut poétique qui connaît un succès commercial invraisemblable

De sept « Croque-fruits », ou « Croque-fruitards » comme ils s’appelaient entre eux, la coopérative a accueilli, en moins de deux années, jusqu’à deux cents ouvriers co-gestionnaires ! On y entre par cooptation, et l’on doit effectuer un stage rémunéré d’au moins quinze jours. Un principe idéaliste, voire poétique, guide la destinée de l’entreprise. Les salaires et la part des bénéfices étaient les mêmes pour tous (60 francs/jour) – à l’exception consentie des trois dirigeants –, mais étaient bien supérieurs à ceux des ouvriers marseillais. Mieux, les statuts de la coopérative prévoient un aménagement des horaires : « Il est bien entendu que toutes facilités seront accordées à chacun pour augmenter les heures de liberté qui lui sont nécessaires ». L’esprit maison est clairement affiché et vise quatre objectifs essentiels : « l’emploi du maximum possible de personnel ; la rationalisation du travail ; la réduction des heures de travail ; la souplesse de l’organisation intérieure ».

« La coopérative du fruit mordoré connaît un succès invraisemblable » résume Adrien Bosc. Le chiffre d’affaires atteindra le million de francs en 1941. Le dessinateur Jean Effel réalise une série de publicités telles que «  Je pense donc je suis (Descartes), Je mange donc Croque-Fruits (sans carte) ». 

En 1942, les Allemands fondant sur Marseille liquident en décembre l’expérience Croque-fruits. La fabrique a fermé. L’après Croque-fruits a été terrible. Beaucoup de ses coopérateurs ont rejoint la Résistance. Sylvain arrêté mourra sous la torture de la Gestapo et de Klaus Barbie, Lucien périra en déportation à Birkenau. Les ateliers fantômes de la coopérative ont été rasés l’année dernière par le chantier Euroméditerrannée. De cette utopie du travail, il ne reste plus rien qu’un entêtement féerique, une douce chaleur poétique, une envie d’en croquer de ce fruit-là.

Emmanuel Lemieux Lesinfluences.fr

> « Croque-fruit » d’Adrien Bosc in revue Feuilleton (N°2, Hiver 2012), 15 €, en librairies. www.boutique-feuilleton.fr

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