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Le philosophe politique John Rawls nous enseigne que l’on mesure le degré de civilisation d’une société à la façon dont elle traite les plus désavantagés de ses membres. Il s’agit dès lors de ne pas se tromper d’objectif. Si « l’essentiel de la pauvreté est aujourd’hui lié à l’absence ou à l’insuffisance d’emplois », la véritable question est la suivante : « Comment réduire la pauvreté laborieuse ? », car c’est bien le plus grave échec du marché que de ne pas permettre aux gens de vivre de leur travail. L’économiste Denis Clerc, dont l’essai La France des travailleurs pauvres vient de ressortir en format de poche (Hachette Littératures) émet un certain nombre d’idées de mesures concrètes.
Le diagnostic, tout d’abord. L’INSEE mesure chaque année, à partir d’échantillons de déclaration fiscales, le « revenu disponible par ménage » ; il était de 1 466 euros en 2006 (aux dernières statistiques connues). Tous ceux dont le revenu est inférieur d’au moins 40 % à ce chiffre, soit moins de 880 euros par mois, sont considérés comme pauvres d’un point de vue monétaire. Selon cette mesure, dont les critères et les choix méthodologiques sont contestés, 13 % de la population française serait pauvre, soit 8 millions de personnes. A l’échelle de l’Europe, la France est loin de la Grèce, de l’Espagne ou de l’Italie, dont 20 % de la population vit dans la pauvreté. Cela ne lui rend pas honneur pour autant.
Qui sont ces « pauvres » ? « En 1970, […] la grande majorité des personnes en situation de pauvreté étaient des personnes âgées, dont la retraite insuffisante ou inexistante était compensée par un minimum vieillesse particulièrement faible. {…] Cette pauvreté se voyait peu : les personnes âgées ne font pas la manche […]. En revanche, les pauvres d’aujourd’hui sont des personnes comme tout le monde. Des familles avec enfants, des jeunes sans emploi, des chômeurs de longue durée, et même des travailleurs comme tout un chacun : en 2006, 1,89 millions de personnes en situation de pauvreté l’étaient, bien qu’elles travaillaient. Autrement dit, presque deux tiers des personnes en situation de pauvreté monétaire vivent dans un ménage de travailleur pauvre !».
Par une analyse plus fine, on retrouve parmi les travailleurs pauvres : les nouveaux arrivants sur le marché du travail, des intérimaires, des travailleurs saisonniers, un grand nombre de salariés en CDD, les salariés à temps partiel, les emplois aidés… La pauvreté n’est plus marginale, elle se trouve au cœur du salariat. Et il faut ajouter à ceux-là les allocataires des minima sociaux, ASS, RMI ou API…
Comment dès lors réduire les emplois indignes, et faire en sorte que chacun puisse vivre de son travail ?
De l’exclusion à l’insertion
Baisser le Smic est à proscrire, car si l’on peut supposer que cela créera de l’emploi par un coût salarial moindre, cela plongera dans la pauvreté davantage de travailleurs. L’idée est ainsi de « ne pas encourager les « emplois paupérisants », c'est-à-dire à temps trop partiel pour que celui ou celle qui l’occupe puisse en vivre décemment. Car, paradoxalement l’Etat y consacre beaucoup d’argent » avec un meccano de réductions d’impôts et d’allègements de charges sociales.
Une seconde idée, soulevée par Denis Clerc, serait de créer un revenu social de complément : il s’agirait de compléter les revenus d’activité de sorte que la rémunération perçue devienne au moins égale à celle du seuil de pauvreté. « Le RSA devait être la carotte permettant de revenir à l’emploi, pas le moyen de lutter contre la pauvreté laborieuse. […] Et l’on a oublié que, sur les 3,7 millions de ménages devant recevoir le RSA, la grande majorité était déjà en emploi (2,5 millions sur 3, 7), et que le problème, pour eux, était la mauvaise qualité de l’emploi dont ils ne parvenaient pas à vivre ».
D’autres idées encore pour lutter contre la pauvreté en France : transformer les emplois aidés pour qu’ils deviennent « transitionnels » plutôt qu « occupationnels », en leur permettant d’être à durée variable, à temps pleins, ouverts aux entreprises plutôt que réservés aux associations et collectivités publiques. Il s’agirait également de réformer l’indemnisation du chômage en diminuant les allocations des cadres, qui n’ont en général aucune difficulté à retrouver un travail, et en augmentant celles des plus menacés (travailleurs temporaires, saisonniers, etc.) ; allocation qui serait suspendue en cas de recherche insuffisante ou inexistante d’emploi. Il faudrait enfin favoriser l’insertion par l’activité économique : entreprises d’insertion, entreprises de travail temporaire d’insertion, associations intermédiaires, ateliers et chantiers d’insertion, etc.
Denis Clerc a bien conscience que ces mesures auront un coût important. « Mais il s’agit d’un investissement dans l’homme », plaide t-il.
Christophe Boutrou - Lesinfluences.fr
REPERES :
Denis Clerc (1942) est économiste et fondateur en 1980 du mensuel Alternatives économiques.
La France des travailleurs pauvres, Nouvelle édition actualisée, 2010, Hachette Littératures, 224 p.