
Pourquoi a-t-on perdu le sens de son travail ?
Dans une volonté d’appropriation du sens du travail et de la subjectivité des salariés, la modernisation managériale emprunte une voie dangereuse. L’entreprise reprend à son compte la dimension morale et éthique du sens du travail à travers des chartes déontologiques et la mise en avant de ce que doit être le salarié vertueux : flexible, disponible, loyal à l’entreprise, visant l’excellence. Une appropriation qui impose au salarié de servir les intérêts de l’entreprise et de se projeter à travers les défis du travail moderne dans un registre narcissique, afin de satisfaire un besoin d’affirmation de soi et d’idéal de toute puissance.
Cette modernisation managériale conduit à couper le cordon ombilical qui relie chacun de nous à la société par le biais du travail, lequel doit trouver sa juste place entre droits et devoirs, contribution et sociabilisation. Le périmètre de l’investissement de chacun dans le travail se rétrécit : il n’englobe plus la société mais l’entreprise et cette quête frénétique de l’affirmation de soi, est source de frustration dans le cadre d’une activité qui n’est plus le lieu d’un épanouissement.
Or le travail ne peut pas appartenir à la seule entreprise ni au salarié individuel : c’est une affaire de société et il faut le remettre à sa place. Le travail est ce qui inscrit chacun de nous dans la société en donnant le sentiment à tous de contribuer à la pérennité de cette société.
Ce périmètre rétréci est-il la cause de cette grande souffrance au travail ?
La souffrance des salariés est en effet liée à cette quête impossible d’épanouissement. On leur demande plus d’autonomie alors qu’ils ne peuvent peser en rien sur la définition des objectifs et sur les moyens dont ils ont besoin. C’est un étau dans lequel chaque salarié se débat : réduction des budgets, des effectifs, des délais. Comment atteindre ses objectifs sans porter atteinte à la qualité du travail ? D’où une inquiétude permanente de ne pas être à la hauteur, de faire une faute professionnelle. Le travail se caractérise aujourd’hui par une précarité subjective, y compris pour les emplois stables. Le fait de ne pas faire son travail dans de bonnes conditions vous rend vulnérable.
D’autre part, l’organisation du travail étant de plus en plus soumise aux fluctuations du marché, la logique taylorienne n’est plus de mise et il est plus difficile de contrôler les salariés. D’où la politique de précarité subjective qui vise à rendre ces salariés rentables en les maintenant dans une situation d’insécurité permanente. Ils ne se sentent plus chez eux, au travail.
La politique du changement perpétuel conduit à tétaniser les salariés qui ne peuvent plus s’appuyer sur des ressources, des repères, sans cesse en demeure d’apprendre ou de réapprendre, et dans l’incapacité de manifester une quelconque opposition. Cette précarité est fortement ressentie alors que seuls 15 à 20% des emplois sont précaires et, dans leur grande majorité, les salariés sont en CDI ou fonctionnaires. Mais ils se sentent plongés dans un immense isolement, en tête-à-tête avec leur entreprise ou avec eux-mêmes. Le travail, qui était une expérience collective, est devenu une épreuve solitaire.
Comment remettre le travail à sa place ?
Il est nécessaire de réintroduire dans les entreprises la mise en débat collectif de l’enjeu du travail et de contribuer à le réinstaller dans la sphère de la société. Il faut mettre en évidence le fait que les entreprises produisent un travail mal fait et génèrent de la souffrance pour les salariés. L’entretien annuel d’évaluation, qui est aujourd’hui vécu comme un moment très anxiogène, car les salariés sont face à des hiérarchiques qui ne comprennent pas la réalité de leur métier et nient leurs efforts, pourrait se transformer en un moment d’échange sur l’identification des problèmes, invitant le salarié à des préconisations pour améliorer la situation. Des enquêtes montrent que les salariés aimeraient que ce rendez-vous puisse être l’occasion de parler des réalités du travail pour évoquer des solutions.
On pourrait également imaginer des débats au sein d’un même service pour identifier des problèmes et avancer des solutions collectives.
Pascale Colisson-www.lesinfluences.fr
Danielle Linhart est directrice de recherche au CNRS et membre du laboratoire Cresppa. Elle a publié, entre autres « Travailler sans les autres ? », ed. du Seuil, 2009.
Repères :
A lire dans les Directs, notre série sur le Festival « Réinventons le travail à la campagne »