pole-emploi rss pole_emploi
 
bouton favoris

Lundi 22 Août 2011

L’Europe des travailleurs immobiles

Dans la zone euro la circulation des personnes est un leurre. Pour des raisons culturelles, institutionnelles et sociales. Les déséquilibres économiques au sein de l’union monétaire ne peuvent être résorbés par la mobilité de la main d’œuvre, comme c’est le cas aux Etats-Unis.

villers_paysage.jpg

D’après Eurostat, seuls 2% des travailleurs européens vivent et exercent une activité dans un autre Etat membre. Le traité de Rome qui octroyait la libre circulation des personnes n’a pas motivé les troupes et l’arrivée de la génération Erasmus sur le marché du travail n’a rien changé à la donne. In fine, la mobilité intra-communautaire manque de dynamisme.
 
Alors pourquoi les Européens ne sont-ils pas mobiles ? Les différences de langues entre les Etats membres représentent indéniablement un obstacle à cette mobilité. Mais, c’est surtout la crainte de l’éloignement avec la famille et les amis qui freine le désir de s’aventurer professionnellement hors frontières. Dans un rapport du CAE (Conseil d’Analyse Economique) sur la mobilité du travail, l’économiste Mathilde Lemoine démontre un lien opposé entre la qualité des relations sociales et la mobilité géographique. « La fréquence des contacts sociaux locaux, avec, par exemple, la famille, les amis, ou les voisins, joue un rôle négatif sur la mobilité des agents et le chômage ».  Les Européens ne souhaitent pas changer d’univers et restent très attachés à leur environnement local.
 
Toutefois, la situation n’est pas homogène au sein de l’Union. Le Sud de l’Europe est moins mobile que le Nord pour des raisons à la fois culturelles mais aussi institutionnelles. Toujours selon Mathilde Lemoine, la protection de l’emploi et l’assurance chômage sont des freins supplémentaires à la mobilité de l’emploi et incitent au final « à développer encore plus les attaches locales ». Si les liens sociaux sont plus forts au Sud, le taux de chômage y est aussi plus élevé.
 

Des économies spécialisées
 
Au fil des années, les disparités se creusent et les économies se spécialisent : avec des pays très industrialisés (l’Allemagne en tête), d’autres davantage tournés vers les services (la France) et ceux à la traîne qui restent des zones touristiques ou agricoles (la Grèce ou le Portugal).  Enfin, il y a ceux qui se sont lancés tous azimuts dans le développement à tout prix en misant sur l’immobilier (l’Espagne) ou le dumping fiscal (l’Irlande).  Les paris menés au sein des différents Etats membres n’ont pas été d’égal succès. 
 
On retrouve ces différentes spécialisations aux Etats-Unis avec des paris économiques divergents. Pour schématiser, les Américains travaillent au Nord, dans l’industrie à l’Est ou dans les nouvelles technologies à l’Ouest, et prennent leur retraite dans le Sud, en particulier en Floride. Mais, les Américains restent beaucoup plus mobiles que les Européens. Mathilde Lemoine explique que « la mobilité, définie comme la proportion d’individus changeant de logement est égale en moyenne en Europe au tiers de celle observée aux États-Unis. En d’autres termes, 15,5 % des résidents américains déménagent chaque année pour une quelconque raison. »
 
Et c’est là une des différences fondamentales entre les deux zones monétaires. Auparavant,  en régime de change flexible, un pays de la zone euro pouvait dévaluer sa monnaie pour rendre son industrie, ses services plus attractifs (plus compétitifs), et éventuellement alléger le poids de sa dette. 
 
Mais, aujourd’hui avec une monnaie unique et sans budget fédéral, seule la mobilité de la main d’œuvre est en mesure d’absorber les déséquilibres économiques, les salaires étant rigides à la baisse. 
 

Une zone hétérogène
 
Une étude de Blanchard et Katz a démontré que la mobilité du travail joue un rôle fondamental dans la résorption des déséquilibres sur le marché du travail américain. Si les Etats-Unis peuvent être considérés comme une zone monétaire optimale, c’est loin d’être le cas en Europe.  L’économiste canadien Robert Mundell avait averti en amont des dangers de la création de la zone euro en l’absence de mobilité de la main d’œuvre.

 
Les experts savaient que la mobilité du travail ne serait jamais assez suffisante en Europe pour permettre de compenser des chocs asymétriques. Mais nombreux étaient ceux qui croyaient à la convergence des économies des Etats membres. Explication : si les pays suivent le même cycle économique avec des niveaux de croissance équivalents alors il n’y a pas besoin de mobilité du travail, puisque les pays évoluent dans le même sens.
 
Hélas, aujourd’hui, l’hétérogénéité économique au sein de la zone est de plus en plus forte, avec d’un côté les pays « sains » et dynamiques d’Europe du Nord et de l’autre les pays de la Méditerranée aux économies fébriles avec une gestion souvent chaotique et peu responsable. 
 
Compte tenu de l’absence de variables endogènes d’ajustement, l’Union européenne ne peut se réduire à l’ambition unique d’une union monétaire. Le bon fonctionnement de l’union monétaire exige de nouvelles avancées vers un fédéralisme budgétaire. Mais, là encore, cette nécessité requiert au préalable un pas vers un fédéralisme politique. La crise de la dette d’aujourd’hui rebat les cartes et devrait permettre à moyen terme cette indispensable avancée.
 
Stéphanie Villers Slate.fr
 
 

Informations légales