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La lecture de ce texte doit se faire à plusieurs niveaux, si l’on veut éviter les interprétations hâtives. M. Schäuble est membre de l’Eglise évangélique allemande et son texte comporte une dimension morale évidente, comme le rappelle sa référence au fait que l’homme « a besoin de limites, qu’en général il ne veut pas reconnaître ». Le passage sur la société de consommation se situe sur le même registre. Mais, sur le plan économique, il ne saurait être question de faire du ministre des Finances allemand un adepte de la « décroissance ».
Cupidité sans limite
Son constat est lucide : la croissance se situe, aujourd’hui, dans les pays émergents. « Le fait que nos taux de croissance ne rivalisent plus avec ceux des pays en développement comme la Chine, l’Ide ou le Brésil ne signifie pas que notre politique économique est un échec, mais que nous avons déjà atteint un niveau de richesse certain pour une grande partie de la population et que d’autres doivent encore atteindre cela. Nous devrions l’accepter ». Dans ce contexte, il peut être dangereux de vouloir forcer nos taux de croissance : « La cupidité sans limite, le recherche de profits toujours plus élevés sur les marchés de capitaux, ne sont pas pour rien dans la crise bancaire et économique, puis plus tard celle de pays entiers, à laquelle nous sommes confrontés depuis 2008 ».
Ce texte n’est pas du tout étonnant : il exprime une vision consensuelle de l’économie parmi les dirigeants politiques et les responsables monétaires allemands. Les responsables de la Banque centrale européenne, qu’ils soient français, grecs ou italiens, ont une forte tendance à se fondre dans le moule de la Bundesbank. La façon dont la Réserve fédérale intervient, avec la bénédiction de Wall Street, pour tenter de maintenir en permanence l’économie américaine à son plus haut niveau de croissance possible est jugée avec beaucoup de sévérité outre-Rhin. Le soutien de la conjoncture par les finances publiques n’y est pas vu avec davantage de mansuétude. Les événements de ces dernières années plaident d’ailleurs avec une certaine vigueur en faveur de l’orthodoxie budgétaire et monétaire défendue avec fermeté à Berlin et Francfort.
Quel niveau viser ?
Toute la question est de savoir quel niveau raisonnable de croissance on peut viser dans nos pays. D’un point de vue radicalement écologiste, compte tenu de la nécessité de laisser les habitants des pays émergents ou en développement accéder à un niveau de vie comparable au nôtre et donc consommer plus d’énergie et de matières premières, alors notre croissance devrait être très faible, voire nulle. Fort logiquement, c’est bien ce que prônent les militants verts, avec de grands écarts entre les idéologues et les pragmatiques.
Ce type de politique pose toutefois un grand problème : le fonctionnement de nos sociétés repose sur la croissance. Ce n’est pas un hasard si la contestation la plus radicale porte d’abord sur elle : sans croissance, tous nos schémas d’organisation sautent. Pour simplement maintenir le niveau de l’emploi inchangé en France, il faut une croissance du PIB comprise entre 1,5 % et 2 %. Ou alors il faut renoncer aux gains de productivité. Mais un pays où l’on ne réalise plus de gains de productivité est de moins en moins compétitif ; il est sur la voie du déclin. D’une façon générale, l’augmentation de la richesse d’un pays a deux causes qui s’additionnent. D’abord, la démographie, ensuite les gains de productivité.
En ce qui concerne la démographie, l’Allemagne est déjà sur la voie du déclin tandis que la France est encore en progression, à tel point que l’écart de population entre les deux pays, de près de 20 millions en 2010 (82,3 millions contre 62,7 millions), se réduirait, selon les prévisions des Nations Unies, à 2 millions en 2050 (74,7 contre 72,4). Mais les deux pays ont ceci de commun qu’ils doivent compter avec une population vieillissante : ce ne sont pas les retraités qui font la croissance. Quant aux gains de productivité, la problématique est simple : s’ils se font dans une économie qui ne progresse pas, l’emploi recule. Et s’il n’y a pas de gains de productivité, il ne peut y avoir de gains de pouvoir d’achat. La solution la plus satisfaisante pour tout le monde est encore d’avoir des gains de productivité et une croissance suffisante pour avoir à la fois une progression de l’emploi et des revenus distribués.
A quelques dixièmes de point près
Le pilotage d’une économie moderne ne laisse pas beaucoup de marges de manœuvre. Reprenons les dernières prévisions de l’Insee : elles ne sont pas dramatiques, puisqu’elles comportent un recul du PIB limité à 0,2 % au quatrième trimestre 2011 et à 0,1 % au premier trimestre 2012. Pourtant, les conséquences sont immédiatement assez douloureuses : 14.000 emplois perdus dans le secteur marchand au second semestre de 2011 et 61.000 au premier semestre de 2012 et, compte tenu de l’évolution prévue des prix, une perte de pouvoir d’achat de 0,3 % par habitant au premier semestre 2012. Quelques dixièmes de point de croissance vous manquent et tout devient plus difficile. On souhaite beaucoup de courage à ceux qui veulent gérer la décroissance.
Une croissance limitée de l’ordre de 1,5 % à 2 % par an accompagnée d’un souci renforcé des préoccupations environnementales reste un objectif souhaitable. L’Allemagne, avec une population déclinante, pourrait même se permettre un peu moins tout en gardant une légère hausse de son PIB par habitant. Le Japon, qui est dans ce cas, ne vit pas mal avec une hausse du PIB qui ne dépasse pas 1 % par an en moyenne depuis 20 ans. Mais des taux de croissance durablement faibles, voire nuls ou négatifs, poseraient des problèmes d’emploi ou de répartition de la richesse dont la solution ne pourrait se concevoir sans une complète refonte de notre modèle social ; il ne faut pas se le cacher.
Peut-être un jour serons-nous obligés, face aux contraintes environnementales, de remettre en cause notre mode de vie. Si on veut l’éviter, il est souhaitable que l’appel à une croissance limitée émis par M. Schäuble soit entendu. De ce point de vue, il est regrettable que les négociations sur le climat n’aient débouché en Afrique du sud sur aucun engagement précis. Plus tard, peut-être, se rendra-t-on compte que le véritable problème de 2011 n’a pas été la crise de la zone euro, mais cet échec des discussions de Durban.
Gérard Horny - Slate.fr